La cage d’escalier est glaciale. Basile grelotte. De froid. De peur contenue.
Il n’a pas encore réussi à poser ses petits pieds nus sur une seule marche qui ne se soit pas plainte. Celle-ci pleurniche, une autre a poussé un petit cri sourd. Il n’aurait jamais dit que le vieil escalier était aussi rhumatisant et souffreteux, aussi geignard. De jour, quand il le dévale en trombe ou quand il escalade les deux volées au pas de course, jamais les marches ne gémissent autant. A croire qu’elles le font exprès. Comme les lames du parquet de sa chambre, tout à l’heure. Basile a bien cru qu’il n’atteindrait jamais le couloir sans réveiller Baptiste, son petit frère.
Le palier, lui, s’est tu. Ici, ce ne sont pas les bruits qui effraient le petit bonhomme, mais le liseré de lumière, sous la porte des cabinets. Basile a reconnu les toussotements de sa maman. Il n’est pas rassuré pour autant. Il a une trouille bleue devant elle, et là, il se sent… fautif. Il sait bien qu’il devrait être dans son lit. Il a beau se dire que l’excuse est belle d’avoir besoin d’un petit pipi, Maman ne le croirait pas. Elle menace toujours de l’enfermer là s’il s’obstinait à ne pas être sage. Elle n’a pas manqué de le faire en deux ou trois occasions, mais aussi de placer un seau hygiénique en tôle émaillée au pied du lit que partagent ses deux garçons.
Elle non plus ne doit pas beaucoup aimer cet endroit. Les cabinets font à la maison comme une verrue qui aurait poussé dans la venelle humide la séparant de la grosse bâtisse voisine. Ils sont comme le fruit de la moisissure, un petit local exigu au plancher branlant, à la toiture en tôle plastique ondulée, jaunie et moussue, autrefois transparente, aujourd’hui à peine translucide, et aux murs de planches brutes, ni équarries, ni jointives. Quand il pleut à verse, les gouttières débordent ou fuient dans un beau fracas sur le “petit coin”. Quand il gèle à pierre fendre, s’y mettre cul nu relève de l’exploit ou de l’esprit de sacrifice. Les ampoules y grillent les unes après les autres, victimes de court-circuit, et c’est la nuit en plein jour. Comment Basile, et son petit frère plus encore, ne seraient-ils pas effrayés à l’idée d’aller faire là leurs besoins quand leur pauvre maman l’est autant ?
La porte des cabinets a deux verrous. Le premier à l’intérieur, c’est normal, pour s’y enfermer tranquille. Le second, à hauteur d’enfant, à l’extérieur, pour pouvoir la maintenir fermée (sinon elle est toujours grande ouverte, et “c’est insupportable !”), et aussi… pour pouvoir l’y enfermer, lui, Basile.
Comment résister à l’irrépressible envie de faire jouer le loqueteau ?
Avec son habituel petit sourire narquois, le garçonnet a prudemment attaqué la descente de la deuxième volée, doublement aux aguets. Toutes les marches ont craqué. Leur bois était seulement froid, en bas le carrelage est glacial sous ses pieds. Il n’en a cure, dans quelques mètres, il sera dans la cuisine, près de la grosse cuisinière en fonte devant laquelle il a déposé ses petits souliers, tout à l’heure, au milieu des chaussures de toute la famille. C’est l’emplacement d’une cheminée, bien sûr, mais Basile est un peu incrédule, il imagine mal le Père Noël atterrir là. Par où va-t-il passer, d’abord ? Pour lui amener quoi, il n’a rien commandé, il préfère laisser vagabonder ses rêves fous ? Ce sont autant de bonnes questions curieuses qui lui ont fait braver la peur et le froid de cette nuit d’hiver si particulière.
Jamais il n’aurait pensé aller de la sorte de surprise en surprise. Les cloches de la Cathédrale viennent de tinter deux fois, à l’instant, et malgré l’heure, Basile entend faiblement la radio qui joue en sourdine des chants liturgiques de circonstance. Qui n’a pas éteint l’énorme poste Manufrance où l’on ne capte que deux stations en grandes ondes : Allouis pour le Grenier de Montmartre, et Monte-Carlo pour Quitte ou Double ? Et qui a laissé allumée la lumière de la cuisine ?
Le garçonnet a passé la tête par l’entrebâillement de la porte. Il n’en croit pas ses yeux. Son père est assis à la table familiale nappée de papier journal. Il a sur lui son bleu de travail. Il lui tourne le dos. Une Gauloise brûle toute seule dans un cendrier…
Le papa de Basile tient un pinceau en main. Il est en train de badigeonner avec application une espèce bizarre de boîte en bois aux coins arrondis. Cette caisse est montée sur de petites roues à rayons et à pneus pleins (… qui ressemblent drôlement à celles de l’ancienne poussette de Baptiste, se dit l’enfant) et elle ne tient pas en place. Avec la même peinture qui empeste la pièce, à l’atelier de menuiserie, on apprête les volets neufs, les huisseries ou tous les bouts de bois destinés à vivre dehors. Ni grise, ni bleue, sèche elle ne brille plus, elle se contente de protéger. Basile aime bien sa couleur hésitante et triste, mais moins son odeur. Il lui préfère celle de la sciure fraîche.
- Que fais-tu, Papa ?
L’homme a fait un bond qui aurait pu le jeter de sa chaise. Il s’attendait visiblement à tout sauf à entendre une voix enfantine et douce poser dans son dos une telle question. Il reprend pourtant très vite ses esprits et, grondeur et amusé, il demande à son tour :
- Et toi fiston, que fais-tu là ? Nu-pieds en plus, tu vas prendre mal…
- C’est quoi, Papa ?
- C’est une voiture de course, à pédales. C’est ton cadeau de Noël, tu sais. Le Père Noël est passé un peu après minuit. Je n’étais pas encore couché. Il m’a dit…
- Tu lui as parlé ? l’interrompt son petit homme.
- Oui mon garçon. Oui. Il m’a dit qu’il avait eu beaucoup de travail et beaucoup… de soucis, cette année. Il n’a pas eu le temps de tout finir. Alors il m’a demandé si je voulais bien terminer la peinture, pour lui, et je viens d’ailleurs tout juste d’achever… la première couche…
Quelle meilleure récompense pour Calliste que les grands yeux émerveillés de son rejeton, sous sa tignasse tout ébouriffée par les rêves faits au creux de l’oreiller, et par les gros doigts songeurs de charpentier qu’il vient de noyer dedans.
Sous la caresse, Basile s’est remis à trembler, comme une feuille au vent. Son papa l’a pris sous les bras pour l’asseoir sur ses genoux. Le pinceau est tombé par terre, sur le carrelage qu’il a éclaboussé d’une kyrielle de petites gouttes…
- Ce n’est rien…
Basile a sommeil. Il a envie maintenant de s’endormir sur les genoux de… Calliste. Il rêve déjà, n’est-ce pas…?
La porte de la cuisine vient de s’ouvrir toute grande avec fracas et dans un cri qui déchire la nuit.
- Non Maman, nnooon !!!
- Non Léonie, NON !
Eric et Ana ne savent heureusement pas qui était Tino Rossi mais je suis certain qu’ils connaissent par cœur, et aussi bien que Basile, les paroles du Petit Papa Noël.
Je leur dédie cette petite histoire. Elle est signée Camille.
joyeux Noël Daïdou, joyeux Noël P’tit Zèbre, joyeux Noël les enfants
bises
Passe un très bon Noël avec ta petite famille!
Bisous
Très joli conte de noël
Passe d’excellentes fêtes avec toute ta tribu
Bises
C’est encore plus beau qu’un conte puisque écrit par Camille…
Encore un cadeau sous le pied du sapin…
Il me rends nostalgique ce petit Basile
J’embrasse tout ceux qui passeront ici et je leur souhaite une bonne soirée
avec un peu de retard, joyeux Noel..et plein de bonnes choses àtoi, ton petit zèbre, et tes enfants!!!
Merci à vous tous et plus particulièrement à Camille et Basile pour ce très beau conte. Et à très bientôt.
Excellente année avec mes meilleurs voeux de bonheur
A toi aussi mon cher poussin, bonne année faite de tendresse, d’écoute, de respect, d’amour! Je n’ai pas beaucoup le temps de venir vous voir tous mais je le ferais dés que possible.