H+ 3117 – Deus ex machina 1/3
Les coïncidences, les imprévus, les rencontres inopportunes et les accidents ont toujours sur moi les effets les plus contradictoires ; fascinants ou déplorés, ils ont souvent quelque chose d’irrémédiable, presque un goût d’amertume chocolatée ou de fatalisme acidulé. C’est qu’ils s’octroieraient même le droit de révolutionner votre vie ou de vous précipiter dans le trépas en un clin d’œil ! Tragédie, drame, comédie et farce sont ces articulations de la vie qui vous la mènent dure ou vous la rendent douce et agréable.
Ce jour-là, je suis entré dans son cabinet avec mes questions, mes angoisses et mes colères. Elle avait pris un peu de retard, comme à son habitude, mais je n’ai juste eu le temps que de jouer quelques parties de « doodle jump» sur mon iPhone. Avec elle, j’ai essayé toutes les plages horaires sans succès véritable. Cette femme est incapable de tenir ses rendez-vous !
Après avoir subi le supplice de la main de fer, je m’étais installé confortablement. La conversation battait son plein, nous mettions les derniers détails du divorce en place lorsque la discussion dérapa, comme ça, sur un mot, sur un rebondissement d’idée. Elle se mit à me parler d’elle, de sa vie d’avant, celle où elle était mariée à son commissaire d’époux, mère de deux enfants, femme d’affaires, et aussi de son ascension sociale ! Le commissaire et l’avocate, ils détonnaient tous les deux ! Invités dans tous les grands événements provinciaux, ils paradaient dans une parfaite harmonie dissonante. Leurs amis voyaient en eux le couple parfait, complémentaires jusque dans le travail, sans apercevoir les failles conjugales.
Elle, elle en a eu marre de sa lâcheté, de ses tromperies, de ce lit vide certains soirs, et de son immaturité. Ce gamin qui aimait tant les gyrophares et les pistolets et qui faisait «mumuse» avec sa plaque, eh bien, ce gamin était devenu celui de trop dans sa vie. Elle n’avait plus envie de le materner, de le consoler, de le rendre plus fort pour qu’il puisse être plus tendre, alors elle l’a quitté, sans ménagement.
Lui ne s’en est pas remis. Sa voiture filait systématiquement vers son ancienne maison. Après son boulot, une fois devant la porte, il prenait conscience qu’il n’habitait plus là. Ses collègues étaient venus l’y chercher plusieurs fois car le juge avait statué : il ne devait plus s’approcher du logement de son ex-femme. Sa détresse faisait peine à voir, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Dans son travail, il merdait et envoyait chier sa hiérarchie en laissant parfois la violence de ses sentiments s’échapper, et s’abattre sur le pauvre type qui se trouvait en garde à vue à ce moment-là. Alors, il a sombré dans les nuits de sa dépression.
Elle coupa les liens avec sa vie d’antan : plus aucune parade devant les officiels, plus de corporatisme, mais aussi davantage d’actions militantes. Elle embrassa la cause des enfants avec ardeur, s’impliquant personnellement dans des projets d’envergure nationale, parfois au détriment de son travail.
Ce n’est qu’après une bonne heure que nous nous sommes décidés d’achever là notre entretien. J’étais regonflé par tant d’enthousiasme.
Dimanche 13 décembre au soir, pour la cinquième fois depuis le jugement, je me suis rendu jusqu’au commissariat pour signaler une «non présentation d’enfant à sa résidence principale». Mon p’tit Zèbre m’a accompagné, exceptionnellement, et je l’ai soupçonné d’être surtout venu pour mater les beaux gosses en uniforme !
Il y avait quelque chose de différent des autres fois, une ambiance particulière ; le jeune homme derrière son ordinateur prenait tout son temps, il nous laissait poireauter pendant qu’une flopée d’hommes en uniforme s’octroyait une pause-café dans la salle située juste derrière lui. Depuis notre siège et à travers une vitre, on les voyait laisser voler jusqu’à nous quelques gauloiseries.
Quand notre tour est arrivé, le jeune homme a regardé l’ordonnance de non-conciliation et a relevé mon identité.
- Je suis pas vraiment qualifié pour ce genre de travail. C’est pas moi qui m’en occupe d’habitude. Je vais vous chercher une personne plus compétente.
Il se leva et entra dans la cage aux beaux mecs. Il en ressortit accompagné d’un homme d’une cinquantaine d’année au visage creusé par la douleur.
- Messieurs, veuillez me suivre, s’il vous plaît.
Nous nous exécutâmes sans broncher, une sorte de peur et d’angoisse me saisit de façon inexplicable.
- Je vous connais tous les deux, nous affirma-t-il d’un ton suspicieux.
- Je ne suis pas très physionomiste mais je ne pense pas avoir eu déjà affaire à vous.
- Si, si, je vous connais. Vous habitez Rue des Gendarmes, à Vierlous.
- En effet ! Mais comment vous le savez ? On ne vous a pas présenté de pièce indiquant notre adresse exacte ? lui dis-je hébété. Et puis d’où tenez-vous que nous habitons ensemble ?
- Je retiens tout ! Et ça me désespère ! Un visage, une voix, une odeur, un tic, ça reste gravé dans ma tête. Vous, par exemple, je me souviens vous avoir croisé l’année dernière. Vous nous avez appelé un soir vers 23h00. Pour une tentative de vol. Une Golf, des gitans, une calandre explosée… et votre dépôt de plainte ici même.
Madame Irma en personne !!! Comment avait-il bien pu retenir une histoire aussi banale, après plus d’un an ???
- Il y a une caméra cachée dans vos locaux ? C’est une blague ou quoi ?
- Je vous dis que c’est mon drame, je retiens tout. Je n’ai aucun répit vous savez, rien ne s’efface. Depuis mon divorce, ça s’est accentué. J’avais déjà développé ce don auparavant, il m’a permis de résoudre des enquêtes, par association d’idées, mais ça a pris une place encore plus importante lors de notre séparation, ma femme et moi…
- Mais revenons à vous, poursuivit-il. Montrez-moi cette ordonnance.
Je lui ai tendu les feuillets avec une légère appréhension.
Qu’allait-il en faire?
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JanjacQ ne quitte pas complètement le bateau, je le remercie encore de son aide.
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